Institutions · 6 min de lecture

Qu'est-ce qu'une cohabitation ?

Par Gauthier Bacabara-Lunardi ·

On parle de cohabitation lorsque le président de la République et la majorité de l'Assemblée nationale appartiennent à des camps politiques opposés. Le président doit alors nommer un Premier ministre issu de cette majorité, et le centre du pouvoir se déplace vers le Gouvernement. La Ve République en a connu trois : 1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002.

Comment une cohabitation est-elle possible ?

La Constitution de 1958 organise deux légitimités distinctes : celle du président, élu par tous les électeurs, et celle des députés, élus circonscription par circonscription. Si les élections législatives donnent la majorité à l'opposition du président, celui-ci ne peut pas gouverner contre elle. En effet, l'article 20 confie au Gouvernement le soin de « déterminer et conduire la politique de la Nation », et l'article 49 permet à l'Assemblée de renverser le Gouvernement par une motion de censure.

Les trois cohabitations de la Ve République

PériodePrésidentPremier ministreOrigine
1986-1988François MitterrandJacques ChiracLégislatives de mars 1986
1993-1995François MitterrandÉdouard BalladurLégislatives de mars 1993
1997-2002Jacques ChiracLionel JospinDissolution, puis législatives de 1997

La première cohabitation est la plus conflictuelle : elle pose la question, jusque-là théorique, du partage concret des compétences. La troisième est la plus longue, puisqu'elle dure toute une législature de cinq ans.

Qui fait quoi en période de cohabitation ?

  • Le Premier ministre et son Gouvernement conduisent l'essentiel de la politique intérieure : économie, budget, réformes, administration.
  • Le président conserve ses pouvoirs propres : nomination du Premier ministre, dissolution de l'Assemblée, recours au référendum dans les conditions prévues, saisine du Conseil constitutionnel, ainsi qu'un rôle éminent en matière de défense et de politique étrangère.
  • Les domaines partagés, comme la diplomatie ou la défense, donnent lieu à une coopération parfois tendue, que la pratique a désignée sous le nom de « domaine réservé », une expression qui ne figure pas dans la Constitution.

Comment la pratique a-t-elle tranché les conflits ?

La première cohabitation a montré que le texte de 1958 laissait des zones d'interprétation. En 1986, François Mitterrand refuse de signer plusieurs ordonnances préparées par le gouvernement de Jacques Chirac, notamment sur les privatisations : le Gouvernement doit alors passer par une loi votée au Parlement. Le président préside toujours le Conseil des ministres, mais l'ordre du jour est préparé avec Matignon. Lors des sommets internationaux, les deux têtes de l'exécutif se rendent parfois ensemble à l'étranger, ce qui illustre la difficulté de parler d'une seule voix.

Les juristes et politistes ont tiré de ces expériences une conclusion importante : la Ve République n'est ni un régime présidentiel ni un régime parlementaire classique. Maurice Duverger l'a qualifiée de régime semi-présidentiel, dans lequel l'équilibre réel des pouvoirs dépend du rapport entre la majorité présidentielle et la majorité parlementaire.

Pourquoi les cohabitations sont-elles devenues plus rares ?

Deux réformes ont modifié la donne. Le quinquennat, adopté par référendum en 2000, aligne la durée du mandat présidentiel sur celle de la législature. L'inversion du calendrier électoral, décidée en 2001, place les élections législatives quelques semaines après la présidentielle. Depuis 2002, les électeurs ont ainsi systématiquement donné une majorité, absolue ou relative, au camp du président nouvellement élu, et aucune cohabitation n'a eu lieu.

Depuis les élections législatives anticipées de 2024, l'Assemblée nationale ne compte en revanche aucune majorité absolue. Il ne s'agit pas d'une cohabitation au sens strict, puisqu'aucune majorité d'opposition ne s'impose au président, mais d'une situation inédite sous la Ve République qui oblige à des compromis entre groupes parlementaires.

Un enjeu pour 2027

Comprendre la cohabitation permet de mesurer ce que l'élection présidentielle donne réellement au vainqueur : la légitimité du suffrage universel, mais pas, à elle seule, la capacité de gouverner. Celle-ci dépend aussi de la composition de l'Assemblée nationale. Pour suivre les étapes de 2027, consultez notre calendrier de la présidentielle.

Questions fréquentes

Combien y a-t-il eu de cohabitations sous la Ve République ?

Trois : 1986-1988 (Mitterrand et Chirac), 1993-1995 (Mitterrand et Balladur) et 1997-2002 (Chirac et Jospin).

Le président peut-il refuser de nommer un Premier ministre de l'opposition ?

En droit, la nomination du Premier ministre est un pouvoir propre du président. Mais un Gouvernement qui n'aurait pas la confiance de l'Assemblée serait exposé à une motion de censure : la pratique conduit donc à nommer une personnalité capable d'éviter ce renversement.

Pourquoi n'y a-t-il plus eu de cohabitation depuis 2002 ?

Le quinquennat et l'organisation des législatives juste après la présidentielle ont, depuis 2002, conduit les électeurs à donner une majorité au camp du président élu.

Bibliographie

  • Olivier Nay (dir.), Lexique de science politique. Vie et institutions politiques, Paris, Dalloz, 5e éd., 2025.
  • Constitution du 4 octobre 1958, articles 8, 20 et 49 (Légifrance).
  • Maurice Duverger, Échec au roi, Paris, Albin Michel, 1978.
  • Marie-Anne Cohendet, La Cohabitation. Leçons d'une expérience, Paris, PUF, 1993.
  • Guy Carcassonne et Marc Guillaume, La Constitution, Paris, Seuil, coll. « Points Essais ».
  • Olivier Duhamel et Mathieu Tusseau, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, Seuil.

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